Pédagogie inversée = travail à la maison avant de se voir en classe


Mél reçu le 29 mars 2017
  
Bonjour Monsieur Mercier.

Mon questionnement porte sur la pédagogie inversée » en mathématiques dans le secondaire. Je suis fils d'un ancien professeur de math, aujourd'hui décédé, qui a enseigné jusqu'en 1982 au lycée Jacques-Audiberti d'Antibes, en première et terminale C. Je connais un peu les maths par mes études.

Y-a-t-il dans votre énorme site un endroit où cette question est abordée ?

Je viens juste d'entendre parler – aujourd'hui – de ce qu'on appelle la classe inversée ; mais, venant de commencer une enquête sur la carrière professionnelle de mon père, laquelle avait été marquée dans les années 70 par une méthode qu'il avait instituée dans ses classes et qui présente avec elle de nombreux points communs, ma curiosité en est d'autant plus aiguisée.

Evidemment j'essaie, par des témoignages, de reconstituer du mieux possible en quoi consistait les séances avec mon père, qui faisait, sauf exception, fi du cours magistral traditionnel. Mais on ne peut faire ce travail si on n'a pas une idée de la manière dont aujourd'hui cette méthode est appliquée, et surtout des conditions de son succès.  L'idée que j'en ai, à la lecture de ce que j'ai pu recueillir comme informations y compris publiées par des organes officiels, est qu'il n'existe pas de bilan général clair et net, que de ce fait on ne peut parler que d'expérimentations sous conditions. La question ne serait pas le pourquoi mais le comment (j'entends : quelles conditions et non pas quelles méthodes, chose que les professeurs savent évidemment faire).

Il existe évidemment des sites et des blogs où des professeurs s'expriment sur ce thème dans toutes les matières et dans toutes les classes. Et j'aurais pensé que dans votre site, dédié aux mathématiques sous divers angles, quelqu'un aurait une fois posé une question sur ce thème. N'ayant pas trouvé ou n'ayant pas suffisamment cherché, je suis conduit à vous demander directement votre avis.
  
Bien à vous (…)





REPONSE DE DJM

Bonjour M. ****,

J’ai bien reçu votre message. Sur MégaMaths il n’y a pas d’endroits où l’on parle spécialement de la pédagogie inversée. Comme vous l’avez vu, cela consiste actuellement à donner un cours à lire, ou à regarder sur Youtube, quand l’élève est chez lui, avec pour mission de prendre connaissance de ce contenu. A la date prévue, on se réunit en salle pour continuer sur le thème déjà préparé chez soi. Actuellement, cela se fait souvent en îlots (puisqu’ils sont à la mode) avec un enseignant qui propose des activités puis passe d’un îlot à l’autre pour voir où en sont les élèves. C’est d’ailleurs à ce moment qu’il peut se rendre compte si le document a été travaillé en amont ou pas, et il est fort probable qu’il devra réexpliquer le cours plusieurs fois en passant entre les tables.

J’imagine que votre père devait donner des exercices corrigés ou des parties de cours à étudier pour une certaine date, puis continuer à travailler sur des exercices,  ou continuer le cours, en salle, au moment où il se retrouvait avec ses élèves. C’est une façon de procéder.

Personnellement, je pense que chaque professeur doit s’adapter à son caractère pour proposer une méthode qui puisse convenir à l’enseignant comme à l’enseigné. Un professeur adaptera son cours de façon à le rendre plus « comestible » et plus attractif, enfin jusqu’à certaines limites, et c’est dans le contact avec le réel qu’il pourra apprécier si ses élèves jouent le jeu ou trouvent des biais. Par exemple, dans le cas de la classe inversée, le biais le plus perturbant est celui où une majorité d’élèves n’a pas visionné la capsule ou l’a fait en jouant à quelque chose d’autre à côté. Sans préparation, la séance en salle ne sera qu’une redite, une répétition des mêmes informations à chaque îlot, ce qui entraînera une perte de temps et d’intérêt chez les enfants. Mais les classes ne se ressemblent pas, et encore une fois ce système peut fonctionner dans certaines classes et certains établissements.

J’ai eu une expérience de cette façon de faire durant mes 15 jours en maths sup au lycée Masséna à Nice. Notre professeur de mathématiques à l’époque était M. Ferrieux. Il ne faisait jamais de cours, mais nous donnait des vingtaines de pages à lire sur le Ramis pour le lendemain, avec des tonnes d’exercices non corrigés extraits du même livre à faire la nuit, puis nous interrogeait sévèrement à l’oral sur tout le contenu du cours et sur ces exercices une fois retournés en classe. Inutile de dire qu’il nous « descendait en flèche » pour reprendre une de ses expressions favorites, et qu’il était très difficile d’arriver à reconstituer les solutions des exercices, seuls et une fois chez soi, à partir d’indications disparates, surtout quand on ne bénéficie d’aucune aide de ses parents (j’étais interne)… 

Actuellement, je prépare des étudiants de master MEEF au CAPES. Il y a peu d’heures depuis la réforme de la mastérisation de la formation des maîtres, et un niveau sans cesse plus problématique à gérer. Proposer un cours structuré utiliserait toutes les heures disponibles et placerait les étudiants en mode passif. Comme on peut « imaginer raisonnablement » que toutes les notions ont déjà été assimilées durant les trois années de licence de mathématiques (ce qui est faux), je donne des feuilles d’exercices à préparer chez soi, puis nous travaillons tous sur ces exercices une fois en salle. C’est une forme de cours inversé adapté à la préparation au CAPES qui est censée s’adresser à des préparationnaires qui ont déjà le niveau licence en mathématiques.

Voilà tout ce que je peux vous dire. En cherchant sur internet vous devriez en apprendre plus et surtout visionner des capsules sur Youtube. Il y en a de bonnes, par exemple une sur le théorème de Thalès en troisième que j’avais vue il y a quelque temps.

Je place cette correspondance sur le blog de MégaMaths dans l’éventualité où un lecteur ait envie de donner des pistes ou de se positionner sur ce thème. Cela peut être intéressant !

Bien cordialement,
Dany-Jack Mercier




RETOUR DE M. ***


 Merci M. Mercier pour votre réponse rapide et explicative, ainsi que pour la publication à laquelle je n'avais pas pensé. Effectivement ce que vous décrivez en trois lignes est bien ce que faisait mon père. Il avait commencé à la rentrée 68-69. Mais dans une ambiance qui n'était pas du tout celle que vous décrivez avec M. Ferrieux... (ambiance que je connais bien mais pas à Masséna, à … La Flèche... Rentrée 68-69. Moi j'ai tenu jusqu'au 11 novembre et je me suis rapatrié rapidement à Nice où je me suis engouffré directement à la fac sans même passer par la case Masséna où j'avait aussi été admis...).
 
Je vais suivre les commentaires sur le blog et y participer évidemment. Là je vous réponds directement car vous avez été réactif avec moi. Merci pour votre avis qui tient compte de votre expérience. Mais pour en revenir à cet enseignement des années 70, j'effectue une enquête auprès des anciens élèves. Ceux que je parviens à trouver me disent avoir été souvent stressés (tout le monde passait au tableau « au suivant ») mais reconnaissants envers le professeur. Mais il faut reconnaître qu'il y avait une certaine façon élististe de constituer les effectifs des 1ère C et TC.




REPONSE DE DJM

Rebonjour,

Moi je n’ai tenu que 15 jours à Masséna. J’ai vite compris qu’avec un tel système où j’avais l’impression d’être mis dans un caveau (les sorties étaient même comptées et pratiquement interdites !) , j’allais vite ne plus aimer ce que j’aimais le plus faire : des maths… Je suis aussi allé à la fac de Nice à Valrose, et là c’était sensationnel. En travaillant normalement et avec plaisir j’ai pu continuer à faire des mathématiques. J’ai donc eu de la chance.
J’ai failli aller à la Flèche aussi.

Si vous avez des témoignages d’anciens élèves, je serai bien sûr d’accord pour les publier. Si vous voulez un jour écrire un texte sur votre père, et y placer ces témoignages, je peux vous faire une page dédiée, comme celle en pensée à mon ancien professeur de maths de TC Mme Manotte à cette adresse.

Bonne journée à vous,
djm

Commentaires

  1. Merci pour votre offre que j'enregistre pour plus tard. C'est d'ailleurs en lisant hier seulement votre dossier sur Madame Manotte, alors que j'étais en recherche d'informations précises sur les évolutions des programmes de TC depuis cinquante ans (informations que j'ai parfaitement trouvées), que quelque chose m'a poussé à vous écrire...
    Aujourd'hui comme vous me l'avez confirmé la classe inversée n'est pas applicable en toutes circonstances. Les outils du « numérique » ne suffisent d'ailleurs pas pour la justifier. Il faut surtout une « certaine ambiance ». La « classe inversée » de TC du lycée Jacques-Audiberti en 1970 ne disposait pas de « capsules » mais des supports papiers classiques et du contact verbal. Elle fut pratiquée sous un certain point de vue pervers en classe préparatoire comme vous l'avez dit, mais dans le secondaire était-elle expérimentée ? Il serait intéressant que d'autres anciens élèves puisse nous le dire. Aujourd'hui la classe inversée est possible sous conditions mais elle n'est plus hors normes. En 70 elle l'était véritablement. C'est là son originalité car le procédé dans le secondaire n'était pas jugé académique. Ce n'était pas une simple inversion de pratiques entre la maison et la séance, c'était une « collaboration », difficile mais acceptée – et au final réussie - entre des élèves et un professeur.

    Bien à vous

    MM

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    Réponses
    1. C'est exact, en 1970 la classe inversée n'était certainement pas jugé académique. Maintenant toute sorte d'expérimentations sont favorisées par la hiérarchie, allant de la suppression des notes à l'envoi des élèves sur internet pour visionner des capsules avant de se rencontrer en présentiel, en passant par l'idée que l'étude de thèmes interdisciplinaires (les fameux EPI, enseignements pratiques interdisciplinaires) peuvent remplacer un cours structuré sur un sujet donné.
      La chose la plus importante est d'arriver à établir un lien privilégié entre le professeur et ses élèves, un lien adapté à chacun autant qu'il est possible, qui permette d'instaurer un climat favorable à l'apprentissage et à l'épanouissement des enfants. Cela peut se faire en tout lieu et à toute époque.

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  2. On s'est compris.
    Je n'ai pas été enseignant mais il me semble que deux conditions sont nécessaires dans la besace de ce dernier. Aimer passionnément enseigner et avoir un grand charisme. Ensuite, le système étant réactif une dynamique peut s'enclencher. Car l'élève peut observer ses résultats qui s'améliorent et le professeur qui donne de sa personne. Evidemment ce que je raconte est purement théorique et mérite d'être confirmé par les praticiens.


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